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Entretien avec Alain Mongeau, fondateur et directeur général du Mutek

Au cours de la dixième édition du Mutek de Barcelone, nous avons eu l’occasion d’échanger avec son fondateur et directeur général, Alain Mongeau. L’entretien s’est déroulé à la fabrique Estrella Damm dans le cadre des évevenements «Experience». On a parlé du Mutek bien sûr mais aussi de questions culturelles plus générales. On remercie Alain pour nous avoir consacré de son temps.

LOFI| Comment présenteriez-vous le Mutek et dans quel but avez -vous créé ce festival?

A.M : Je le présente comme un festival de créativité numérique et de musiques électroniques. Je dirais que la dimension «musiques électroniques» constitue le premier ancrage et la dimension «créativité numérique», c’est l’horizon vers lequel on tend constamment. Le mot «Mutek» est la contraction de musique et technologie mais ce qui nous anime le plus est la notion de «mutation», de suivre les évolutions dans le domaine numérique en intersection avec la pratique de la création sonore et musicale. Autre élément fondateur, on a toujours mis les artistes en avant par le biais des représentations en direct car lorsque les gens pensent «musiques électroniques», ils ne voient que le DJ alors que nous nous attachons à mettre en relief le travail des «artisans» d’une certaine façon.

LOFI| 2019 marque la dixième édition du festival Mutek à Barcelone, pourquoi avoir choisi cette ville alors qu’elle comptait déjà de nombreux festivals?

A.M: Avant tout, le festival est basé à Montréal, on y célèbre cette année la vingtième édition. Aujourd’hui le festival est présent dans six autres villes mais en réalité, nous n’en avons sollicité aucune. On est présent à Mexico depuis 15 ans, à Barcelone depuis 10 ans, depuis 3 ans se sont ajoutés Tokyo, Buenos Aires, Dubaï et plus récemment San Francisco. Il faut bien comprendre que nous n’avons aucune démarche d’expansion, ce sont des personnes qui nous contactent parce qu’ils s’identifient à ce que l’on fait, ils y voient une certaine valeur dans ce qui est le Mutek et souhaitent transplanter ce qu’il représente dans leur environnement local. Pour Barcelone, il est certain qu’il n’était pas très évident pour nous d’acquiescer à cette initiative car c’est un territoire amplement occupé par Sonar. Par contre, l’une des raisons pour laquelle les organisateurs de Barcelone voulaient faire le Mutek était de développer la communauté locale, chose que Sonar fait plus ou moins. C’est à travers cet argument que l’on décidé de donner le feu vert au Mutek Barcelone.


Crédit Photo: Oriol Reverter Photography

LOFI| Le Mutek se donne pour objectif de développer les arts digitaux mais ils sont souvent perçus moins « nobles » que les autres domaines traditionnels de l’art, comment expliquez-vous cela ?

A.M: Je ne suis pas d’accord avec cette affirmation même si je ne prétends pas être un spécialiste dans le domaine des Arts. Le numérique est partout aujourd’hui, dans toutes nos pratiques donc pourquoi ne pas mettre en avant son potentiel de créativité ? Personnellement, ce que je considère comme le plus intéressant dans le numérique est qu’il porte une nouvelle génération de créateurs qui sont nés et qui ont grandi avec le numérique. Ils ont créé une nouvelle esthétique qui elle-même est à la recherche d’un nouveau langage. Dès le début, Mutek a été présenté à Montréal comme un festival «indigène» au numérique donc on s’est toujours intéressé à traquer les mutations de ces nouvelles pratiques. Si on retrace la trajectoire de ces 20 dernières années, nous sommes le premier festival qui a présenté des performances d’artistes avec des « lightup », aujourd’hui c’est devenu monnaie courante. On a également présenté des projets où plusieurs artistes improvisaient avec des lightup ensemble. Ensuite, les gens se sont peut être un peu lassé donc il y a des interfaces et des logiciels qui se sont développés, tout cela a évolué de manière dynamique. Le festival s’est toujours intéressé à cette évolution un peu symbiotique des pratiques créatrices avec l’évolution des outils.

LOFI: Les festivals font de plus en plus appel au sponsoring, au mécénat , aux initiatives privées, en tant que fondateur du Mutek qui fait appel à des technologies de pointe, y voyez-vous un danger ou un encouragement à la création ?

A.M: On a toujours été à la recherche de soutiens financiers donc on ne voit pas cela comme un danger mais au contraire, c’est une dimension qui aide le festival à s’implanter et à se développer. Mutek ne bénéficie pas tellement de l’appui de sponsors car justement, le festival est peut-être un peu trop pointu. Il a une dimension de niche donc il y a moins de sponsors, moins de partenariats avec des marques que dans d’autres festivals. Les gens de l’extérieur peuvent voir cela comme une sorte de « pureté » de notre part mais en réalité c’est que nous sommes trop marginaux pour attirer de nombreux partenariats. En fonction des Muteks, la situation n’est pas la même. Le Mutek Mexico est presque entièrement financé par des marques alors qu’à Montréal, le marché de la commande demeure complètement différent, comme si le Mutek n’était pas assez important pour générer des partenariats.

LOFI| On dit parfois que les festivals cultiveraient une sorte d’entre-soi et participeraient à la gentrification de la société, qu’en pensez-vous ?

A.M: Déja, il faudrait définir ce que l’on appelle un festival car cette étiquette est employée à tout va. Avant de travailler au Mutek, je travaillais au festival du Nouveau Cinéma et ce qui m’intéressait était de créer de nouvelles pratiques. Quand on a fondé le Mutek, il y avait cette idée de lui attribuer de nouvelles manières liées numériques qui lui permettent d’évoluer. Après cela, c’est sûr que 20 ans plus tard, surtout dans la musique électronique où il y a eu une prolifération de festivals tous azimuts et là il faut s’entendre sur le type de festival dont on parle. Lorsque l’on dit qu’un festival participe à la gentrification de la société, il faudrait voir… Est-ce qu’il y a gentrification quand il y a transformation de l’environnement urbain à cause d’un festival ? Je ne sais pas si les festivals ont cet effet secondaire. Par contre, il y a des circuits de festivals très commerciaux, plus aristocratiques , on a tous vu le documentaire sur le Fyre festival aux Bahamas, c’est le côté le plus extrême et incarne un cas de dérive complétement à l’opposé de ce que Mutek représente.


Crédit Photo: Oriol Reverter Photography

LOFI: Le Mutek est présent dans beaucoup de villes et de continents, seule l’Afrique est oubliée. Peut-on espérer un changement ?

A.M: Comme je l’ai expliqué, nous n’avons jamais été dans une volonté d’expansion donc on répond à des gens qui ont exprimé un intérêt par rapport à ce que l’on représente. Depuis toujours, on a des liens particuliers avec l’Amérique Latine puisqu’on fait partie du Nouveau Monde, il y a une affinité naturelle. C’est pour cette raison que les premières collaborations du Mutek ont été réalisées au Chili, en Argentine, au Brésil, au Mexique… Ce n’est que plus récemment que d’autres parties du monde se sont manifestées à nous comme par exemple Tokyo ou Dubaï. En ce qui concerne l’Afrique, personne n’a encore fait appel à nous, il est certain que cela pourrait être intéressant. Toutefois, je pense que les gens ne réalisent pas à quel point il est difficile de faire un festival. Depuis quelques années, plusieurs Mutek ont essayé de s’implanter un peu partout mais c’est un travail de longue haleine. Lorsqu’on est contacté je me pose deux questions:« Pourquoi le Mutek?» et «Est-ce que le monde a vraiment besoin d’un festival de plus?». Il faut comprendre dans quelle dynamique les gens s’inscrivent quand ils veulent faire un Mutek ou même un autre type de festival. L’Afrique? On va voir…

LOFI| Quels défis restent-ils à relever par le Mutek ?

A.M: Cette année à Montréal, nous allons fêter notre 20é édition donc c’est toujours une manière de célébrer le parcours effectué mais aussi l’occasion de se poser des questions : « Est que le festival reste pertinent? Peut-il réussir le défi de se renouveler?». On travaille sur ces questions cette année, on réfléchit à transformer le festival, on a un volet diurne assez important depuis plusieurs années donc on présente beaucoup de conférences, de rencontres avec les artistes, de ce fait, la partie diurne a été favorisée comme moyen de médiation culturelle mais à partir de cette année, on va réfléchir de quelle manière procéder pour offrir trois jours de parcours plus recherchés afin d’alimenter davantage les contenus et ouvrir l’horizon de ce que le festival va pouvoir prochainement présenter.

LOFI| Merci d’avoir répondu à nos questions Alain Mongeau.

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